L'Emprunt Modal
Mode mixture, accords empruntés et accord napolitain
Définition
L'emprunt modal (ou mode mixture, modal interchange, borrowed chords) consiste à utiliser des accords issus du mode parallèle.
Exemple : en tonalité de Do majeur, on emprunte des accords de Do mineur. Cela permet d'introduire ♭6, ♭3 et ♭7 dans un contexte majeur.
En pop, rock, soul et jazz, c'est un outil extrêmement courant pour ajouter de la couleur émotionnelle. Le terme peut aussi s'élargir à des emprunts depuis d'autres modes parallèles (dorien, phrygien, mixolydien) — par exemple bII (phrygien), IV majeur en mineur (dorien).
Tableau des modes parallèles (Do majeur / Do mineur)
Les degrés qui diffèrent entre majeur et mineur (♭3, ♭6, ♭7 en mineur ; 3, 6, 7 en majeur) sont ceux que l'on emprunte lors du mélange modal.
| 1 | ♭2 | 2 | ♭3 | 3 | 4 | ♯4 | 5 | ♭6 | 6 | ♭7 | 7 | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Do majeur | I | — | ii | — | iii | IV | — | V | — | vi | — | vii° |
| Do mineur | i | — | ii° | bIII | — | iv | — | v | bVI | — | bVII | — |
Emprunt modal en tonalité majeure
A. Accords utilisant ♭6 (les plus fréquents en pop/soul)
En majeur, les accords empruntés les plus courants viennent du mineur parallèle et utilisent la ♭6 : iv, ii°, iiø7, vii°7.
iv mineur — le plus courant en pop. Progression typique : I – IV – iv – I. Exemples : In My Life (The Beatles), Creep (Radiohead). Effet : mélancolie soudaine dans un contexte majeur.
Le ♭6 descend très souvent vers 5 (résolution classique). En pop moderne, le ♭VI peut aussi rester statique dans des progressions comme ♭VI – ♭VII – I.
Exemple : C → F → Fm → C. La descente IV → iv → I est une progression plagale enrichie par l'emprunt modal.
B. Accords utilisant ♭3 (moins fréquents, très expressifs)
Accords typiques : i (tonique mineure en majeur), ♭VI, iv7.
i — alternance dramatique majeur/mineur (I → i). Exemple : Also sprach Zarathustra (Richard Strauss) — thème de 2001: A Space Odyssey.
♭VI — très courant en rock. Progression typique : V – ♭VI ou I – vi – ♭VI – V. Exemples : Sir Duke (Stevie Wonder) — couplets en I – vi – ♭VI – V, Just the Two of Us, Moondance, Life on Mars? (David Bowie). Effet : couleur cinématographique, soul ou dramatique.
♭III — dans Happy Together (The Turtles), les couplets sont en Fa♯ mineur, le refrain bascule en Fa♯ majeur avec la progression I – vi – I – ♭III (F♯ – C♯m – F♯ – A). L'accord A majeur (♭III emprunté du mineur parallèle) crée une couleur sombre et tendue, laissant une impression de suspension qui renforce le contraste dramatique.
C. Accords utilisant ♭7 (ultra courants en pop/rock)
En abaissant la 7e, on obtient les accords ♭VII, ♭III et v (dominante mineure). Les moins fréquents en classique, mais signature du rock.
♭VII — progression typique : I – ♭VII – IV. Exemples : Sweet Child o' Mine (Guns N' Roses), Hey Jude (The Beatles), Royals (Lorde). Autre progression : descente I – ♭VII – ♭VI – V (ou I) dans le refrain de Spinning Wheel (Blood, Sweat & Tears). Effet : couleur mixolydienne / rock.
v (dominante mineure) — emprunt expressif. Exemple : Our House (Madness) — couplets en I – v – ii – iv (C – Gm – Dm – Fm en Do majeur).
| Altération | Accords fréquents | Style dominant |
|---|---|---|
| ♭6 | iv, ii°, iiø7, vii°7 | Pop / soul |
| ♭3 | i, ♭VI, iv7 | Rock dramatique |
| ♭7 | ♭VII, ♭III, v | Rock / mixolydien |
Emprunt modal en tonalité mineure
En mineur, l'emprunt est plus rare, car le mode mineur est déjà structurellement hybride (6 et 7 ont déjà deux versions : naturelle et sensible). Le vrai emprunt marquant est :
La Tierce Picarde
Tonique majeure à la fin d'un morceau mineur. Effet : résolution lumineuse après tension dramatique.
Exemple classique : Bach. Exemple à grande échelle : Symphonie n° 5 de Beethoven — commence en Do mineur, finit en Do majeur.
Exemple : Cm → C. Voir notre page dédiée sur la tierce picarde.
Autre exemple : dans Light My Fire (The Doors), les couplets sont en tonalité de La mineur, puis enchaînent avec F#m — le VIe degré de La majeur. C'est un emprunt au mode majeur parallèle dans un contexte mineur.
L'accord napolitain
L'accord napolitain est un ♭II majeur (souvent au 1er renversement). Il utilise ♭2 comme fondamentale et est utilisé surtout en mineur.
Exemple en Do mineur : Ré♭ majeur → Sol → Do mineur. Effet : couleur dramatique, sonorité cinématographique, tension forte avant la dominante.
On le retrouve dans la musique romantique, le jazz orchestral et les bandes originales de films.
Voir notre page dédiée sur la cadence napolitaine.
Niveaux de mélange (Schoenberg et Aldwell)
Les sources distinguent trois types de mélanges de plus en plus complexes :
- Mélange simple (Simple Mixture) : Emprunter directement un accord du mode parallèle (ex. un accord de Lab majeur en Do majeur).
- Mélange secondaire (Secondary Mixture) : Modifier la tierce d'un accord diatonique sans que cela provienne du mode parallèle (ex. transformer le iii mineur en III majeur en Do majeur).
- Double mélange (Double Mixture) : Appliquer un mélange secondaire à un accord déjà issu d'un mélange simple (ex. transformer l'accord de Lab majeur emprunté en Lab mineur).
Cette classification est surtout académique et peu utilisée hors analyse classique. En pop et jazz, on ne parle quasiment jamais de « double mixture ».
Fonctions et applications
- Couleur et expression : Ces accords sont utilisés pour assombrir la sonorité (en majeur) ou l'éclaircir (en mineur).
- Modulation : L'emprunt modal facilite grandement les modulations vers des tonalités lointaines. Glisser du majeur vers le mineur parallèle donne un accès direct aux cinq tonalités voisines du mineur (comme ♭III, ♭VI ou ♭VII).
- Tonalité étendue : Au XIXe siècle, l'usage constant du mélange a mené à la fusion des 12 tonalités majeures et 12 mineures en 12 « tonalités chromatiques » où les frontières de mode s'estompent. Arnold Schoenberg note que cette transition est totale chez Wagner.
- Relations de médiantes chromatiques : Le mélange favorise les mouvements entre accords dont les racines sont à une tierce d'écart et qui partagent une note commune (relations « monotertiales »).
Perspectives jazz et modernes
En jazz, on pense moins en « emprunt au mineur parallèle » qu'en gamme mère associée à l'accord. Par exemple, le IVm en majeur peut être vu comme un emprunt au mineur naturel, ou comme une sous-dominante issue de la mineure mélodique. Chez Mark Levine, la logique est plus chord-scale que modal mixture au sens classique.
- Modal Interchange : La technique reste utilisée pour réharmoniser des standards — substituer un IVm à un IV pour une résolution plus douce vers le I.
- Chord/Scale Theory : Les accords sont traités via des gammes mères (mineure mélodique, etc.) sur des cadences majeures pour en changer la couleur.
- Substitution diatonique : Dans le Jazz Manouche, substitutions entre les degrés I, III et VI partageant de nombreuses notes communes, créant des effets de « miroir » entre majeur et mineur.
Résumé synthétique
En majeur : ♭6 → iv, ii°, iiø7, vii°7 (pop/soul) ; ♭3 → i, ♭VI, iv7 (rock dramatique) ; ♭7 → ♭VII, ♭III, v (rock/mixolydien).
En mineur : La tierce picarde (I majeur final).
Napolitain : ♭II majeur, fonction pré-dominante.
Liens vers d'autres pages
L'emprunt modal apparaît dans plusieurs cadences et progressions traitées sur ce site :
- Tierce picarde — emprunt majeur → mineur (i → I)
- Accord augmenté — progression I → I+ → IV → iv → I avec iv emprunté
- Cadence automnale — IVm7, ♭VII, etc. (emprunts mineur → majeur)
- Backdoor — ♭VII → I
- Cadence napolitaine — bII (proche de l'emprunt modal)
Exemples concrets de morceaux
À compléter : carrousel d'exemples ou liens vers les grilles.
Exercices pratiques
- Identifiez les accords empruntés dans des morceaux de pop, rock ou jazz
- Pratiquez la progression IV → iv → I dans toutes les tonalités
- Composez des phrases utilisant ♭VI, ♭VII ou iv
- Comparez l'effet du iv emprunté vs le IV diatonique
- Expérimentez la substitution IVm → I en jazz
Sources
- Emprunt modal — Wikipédia
- Emprunt modal — YouTube
- Modal Mixture — Kaitlin Bove Music
- Modal Interchange: The Complete Guide to Borrowed Chords — Piano With Jonny
- Use Borrowed Chords To Add Drama And Depth — Disc Makers Blog
- Edward Aldwell, Carl Schachter — Harmony and Voice Leading
- Stefan Kostka, Dorothy Payne — Tonal Harmony
- Arnold Schoenberg — Structural Functions of Harmony
- Mark Levine — The Jazz Theory Book